Harveez au Ghana, Newsletter #6

En bref, dans cette newsletter :
– visite de deux grandes régions agricoles Ghana, Ashanti et Brong-Ahafo,
– rencontres avec les instigateurs d’une agriculture alternative,
– l’entrepreneur du mois est… une entrepreneuse, artiste et militante !
– et pour changer, un livre du mois !

Le Ghana au-delà d’Accra !

Dans notre première newsletter de cette nouvelle année 2019, nous évoquions de nombreux systèmes ingénieux et frugaux qui soutiennent l’agriculture, l’alimentation saine et le made in Ghana.
Une particularité des innovations rencontrées à Accra était leur lien avec les technologies mobiles et informatiques : les “AgTech”. Fascinée par le développement rapide de ces systèmes par une poignée d’ingénieurs et d’incubateurs, l’équipe d’Harveez a néanmoins souhaité s’éloigner de la capitale afin de réaliser les réels enjeux agricoles qui se déroulent loin de ce grand centre urbain où le secteur tertiaire est prépondérant.

Nous faisons une première escale à Cape Coast, ville côtière située à une centaine de kilomètres à l’ouest d’Accra. Bastion des portugais puis des anglais durant l’époque coloniale, son château est un mémorial dédié à la douloureuse histoire du commerce triangulaire. Par ailleurs, les habitants, étudiants et universitaires de Cape Coast réalisent par leurs travaux une ode à la richesse de l’agriculture patrimoniale ghanéenne. 
Le professeur Aaron Asare et son équipe pluridisciplinaire de l’UCC (University of Cape Coast) se sont attachés depuis 3 ans à améliorer la culture du niébé. Appelées  cowpea ou black-eyed peas, ces fèves très populaires au Ghana sont riches en acides aminés essentiels et en minéraux. De la famille des légumineuses, cette plante a la capacité de fixer l’azote atmosphérique et de le restituer au sol : elle n’a donc pas besoin d’engrais chimiques azotés et rend disponible l’azote pour les cultures qui lui succèdent. 
Les travaux scientifiques du professeur Asare et de son équipe sont salutaires : ils ont développé en moins de trois ans sept nouvelles variétés adaptées aux sols ghanéens et résistantes notamment aux mauvaises herbes. Cela pourrait permettre pour diminuer les importations de semences et de fèves et améliorer l’autonomie alimentaire du pays.

L’équipe d’Harveez et l’équipe multidisciplinaires de professeurs de l’Université de Cape Coast travaillant sur le cowpea.

Nous terminons cette visite sur une note gastronomique, en dégustant le traditionnel Redred, ragoût délicieux de niébé assaisonné de poudre de manioc séché et accompagné de frites de bananes plantains. La poudre de manioc (appelée gary) ressemble d’ailleurs presque à du parmesan !

Le Green Ranch surplombe le Lac Bosomtwi au Sud de Kumasi. Son histoire a quelque chose d’unique: il est en réalité un cratère qui s’est formé suite au heurt d’une météorite.


Notre voyage se poursuit : nous prenons la route du Nord jusqu’à Kumasi, deuxième ville du pays et capitale du “royaume Ashanti”, l’une des 10 régions du pays et ancien nom du Ghana avant la colonisation. Cette ville est à la confluence des nombreuses routes qui partent vers toutes les villes du pays et même vers ses voisins : la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, le Nigeria… Elle héberge également le plus important marché d’Afrique de l’Ouest : Kejetia ou Central Market
Après cette escale, nous partons davantage au Nord en direction de Techiman où nous avons visité le Ghana Permaculture Institute (GPI). L’institut s’intéresse principalement aux cultures de moringa et de champignons. Le moringa, “arbre des miracles”, possède des noix oléagineuses et des feuilles très riches en protéines. Séchées, elles sont utilisées pour produire des poudres alimentaires ou pour nourrir les abeilles.

Notre vidéo au coeur du Ghana Permaculture Institute

Le Permaculture Institute est autonome électriquement grâce aux nombreux panneaux solaires installés sur ses terrains. Pour le chauffage, il l’est partiellement : les résidus de l’extraction de l’huile de noix de moringa sont séchés, moulés en bâtonnets pour servir de petit bois et de charbon pour les cuissons, distillation…

Finalement, Paul Yeboah, directeur de l’Institut, nous explique qu’il souhaite bientôt produire son propre biodiesel. Nous découvrons le long des allées des plants de Jatropha Curcas, un arbre qui pousse sur les sols impropres aux cultures et dont les fruits non comestibles produisent une huile de moteur très intéressante. ​


Sur notre retour vers Accra, nous passons au Sud de Kumasi où nous visitons la ferme expérimentale du KITA (Kumasi Institute for Tropical Agriculture) duquel Paul Yeboah du Permaculture Institute est diplômé. Ses élèves et son directeur nous présentent les différentes innovations qu’ils développent : 5 semestres durant, les étudiants développent des projets dans le but de s’engager dans l’entrepreneuriat et l’innovation agricole une fois diplômés. 

Nous découvrons par exemple le jardin suspendu : une structure en bois et en bambou à deux étages permettant l’agriculture urbaine. Au premier étage, des cages de poules : leurs fientes sont utilisées pour la fertilisation des plants du second étage. Dans des anciens sacs de riz remplis de résidus agricoles (coques d’arachides, enveloppes de riz), poussent des concombres, des poivrons, des tomates… Une réponse ingénieuse et faite de matériaux locaux pour pallier l’artificialisation et la pollution des sols en ville.

Plant d’aubergines (appelées “garden eggs”) en jardin suspendu au KITA (Kumasi Institute for Tropical Agriculture).

L’entrepreneuse du mois

Nous vous devons bien quelques excuses; nous vous avions quitté dans notre dernière newsletter avec une vidéo bien triste… des images d’une décharge de déchets électroniques à Accra. 
D’autres déchets plus visibles sont les déchets plastiques, caoutchouc, métaux qui ont s’accumulent sur les sols, les plages, les lits des rivières et les champs …  Heureusement, nous avons déniché quelques initiatives enthousiasmantes et prometteuses pour pallier ce problème. L’une d’entre elle s’appelle Waste or Create, entreprise sociale et solidaire fondée par Chineyenwa Okoroonu. Cette diplômée en gestion d’entreprises et passionnée d’art, d’environnement et d’entrepreneuriat a reçu son premier award à 19 ans pour ses prouesses d’inventivité contre l’invasion des plastiques dans les communautés. 
Quelle mystérieuse recette Chineyenwa a-t-elle concoctée pour faire rimer art, entrepreneuriat, et environnement 
Elle agit sur quatre leviers qui permettent de combiner ces concepts pour co-créer des solutions durables :

  • La collecte de déchets : gratuitement auprès des hôtels, des gated communities ou encore dans les communautés plus défavorisées en échange d’eau potable et autres biens de première nécessité.
  • La sensibilisation dans les écoles – de la maternelle au lycée – ainsi que dans les entreprises (ateliers team-building).
  • La création, c’est-à-dire offrir aux déchets collectés un autre destin que la décharge ou la mer : fauteuils, tableaux, sculpture, pots à crayon…
  • Et enfin, l’artpreneurship : l’organisation de brainstorming et de Startup Weekends pour encourager les jeunes à créer leur entreprise innovante, high tech ou low tech, pour gérer les déchets au Ghana.

Nous retiendrons de Chineyenwa son engagement, sa détermination, mais aussi une de ses citations, lâchée spontanément durant notre interview, et qui a tout pour devenir culte : 
 

≪ Don’t talk the trash, get the shit done !  ≫


Des créations originales Waste or Create (source: wasteorcreate.com).

Il faut que « les pays africains soient les acteurs et non plus les sujets du développement », et en finir avec les « modèles qui favorisent les économies d’ailleurs« . Un article qui dessine les contours de la thèse développée par l’ingénieur agronome burundais D. Niyonkuru, auteur de « Pour la dignité paysanne » publié aux éditions GRIP.

Depuis le début de notre voyage nous faisons le même triste constat que dépeint Niyonkuru, comme en témoigne l’extrait ci-dessous. Nous nous attachons donc à souligner et mettre en relief les nombreuses initiatives ingénieuses responsables mises en place par des acteurs locaux pour leurs territoires et ses habitants – et dans un second temps peut-être, pour nous. “Pour nous” : à la condition qu’ensemble nous fassions l’effort de nous y intéresser, de les reconnaître, de les comprendre, et de les promouvoir. En gardant toujours à l’esprit que ces initiatives sont locales, adaptées au terrain, et ne sont compatibles avec la mondialisation et le capitalisme que sous certaines conditions éthiques et écologiques.

« On crée une culture alimentaire artificielle qui a un impact politique et social. Sans se fermer à la civilisation extérieure, il faut refuser de ne se nourrir, comme c’est le cas dans la plupart des villes africaines, que de riz chinois, d’oignons hollandais, de poisson portugais ou de poulet brésilien arrivés congelés… »
Image et Citations sélectionnées par Afrique La Libre.

Nous remercions chaleureusement tous les professeurs, entrepreneurs et étudiants qui nous ont reçues, et ont accepté de se livrer pour nous inspirer ! Et principalement Chineyemwa, Manuewa, team leader d’Enactus KNUST (Kumasi Nkrumah University of Science and Technology), le professeur Asare de l’Université de Cape Coast et sa famille, Dr. Eleblu du WACCI (West African Center for Crop Improvement), Paul Yeboah du Ghana Permaculture Institute ainsi que Samuel Owusu, directeur du KITA (Kumasi Institute for Tropical Agriculture). Nous saluons également les responsables et apprenties couturières de TUMI à Kumasi pour leur talent.

L’équipe d’Harveez vous dit à très bientôt !

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