Les dattes, l’or brun marocain

Oasis au Maroc

LA FILIÈRE PHOENICICOLE MAROCAINE, ENTRE FERMES TRADITIONNELLES OÙ RIEN NE SE PERD, 
ET DÉVELOPPEMENT D’UNE AGRICULTURE INTENSIVE TOURNÉE VERS L’EXPORT

Les oasis du Sud marocain, ces zones humides verdoyantes au milieu des plateaux et des collines arides, sont autant de paysages à couper le souffle que d’agrosystèmes d’une grande richesse. Ils s’articulent autour du palmier dattier, le Phoenix dactylifera, qui donne son nom à la filière phoenicicole. 
Cette culture de rente, dont la période de la récolte est en ce moment entamée (de fin octobre à début décembre) est aussi un produit très prisé par les marocains qui en produisent près de 120 000 tonnes par an sur 58 000 hectares de plants (FAOSTAT, 2016). 7ème pays en surface cultivée, il n’est que 12ème en tonnage car le rendement de ses dattiers est en moyenne plus faible que celui de ses voisins algériens et tunisiens. La balance commerciale du pays est déficitaire et le pays en importe chaque année 50 000 tonnes, soit 30% de ses besoins. 
Ce phénomène s’explique en partie par le choix de cultivars de la variété de grande qualité Mjhoul(orthographiée Medjool, Mjool…), plus charnue, gouteuse et mieux valorisée (110 dh en moyenne contre 50 pour d’autres, Bou-feggousAhmar ou “dattes rouges”, ou Asfar, les “jaunes”). Une variété convoitée à l’étranger (elle est même cultivée aux Etats-Unis) mais qui demeure trop chère pour les consommateurs marocains qui lui préfèrent les fruits tunisiens (le Maroc représente 30% des exportations tunisiennes) ou égyptiens. 
L’import d’une grande quantité de dattes s’explique également par la prolifération d’une maladie fongique, la fusariose vasculaire du palmier dattier, appelée communément “bayoud”. Les arbres atteints sont reconnaissables à l’assèchement des palmes situées au dessus des branches portant les fruits. Près de ⅔ des cultivars ont été perdus depuis la fin du XXème siècle. 
Le prix fluctuant également selon les conditions pluviométriques de l’année, les prévisions pour la campagne qui s’amorce en novembre 2018 annoncent un prix plus bas que la moyenne, autour de 90 dirhams. Pour faire face, les phoeniciculteurs traditionnels déploient un éventail d’autres cultures et valorisent sous différentes formes les produits du palmiers, tandis que de nouveaux investisseurs développent des exploitations intensives grâce aux subventions du Plan Maroc Vert.

UNE GRANDE DIVERSITÉ D’EXPLOITATIONS ET D’ITINÉRAIRES CULTURAUX

La datte demeure en effet une culture vivrière qui fait vivre de très nombreux exploitants dans les ksar, les villages oasiens du Sud marocain. Située au Sud-Est du pays, à l’entrée du désert saharien, la région du Tafilalet est un des poumons phoenicicoles marocains (plus d’un tiers de la production nationale). Notre visite de terrain démarre dans la province d’Errachidia; autour de cette ville dynamique constellent trois typologies d’exploitation :

  • les oasis traditionnelles, parcelles de 4 à 5 hectares regroupées en ksar (littéralement “palais”) ; 
  • les “forêts”, parcelles quasi-naturelle où se pratique la cueillette avec peu d’entretien des sols et des arbres,
  • et les grandes cultures intensives de plusieurs centaines d’hectares.​

L’activité fait vivre près de 80 000 phoeniciculteurs dans la région, dont près de la moitié se regroupent en coopératives.

Dans les fermes traditionnelles et les “forêts”, les fruits mûrissent en cette fin d’octobre et la récolte sélective et progressive se prépare – en effet, depuis 1980, les grappes ne sont plus coupées pour être ramassées au sol : des professionnels s’attèlent à la dure tâche de grimper jusqu’à la cime des arbres parfois à plus de 6 mètres, pour cueillir minutieusement les dattes arrivées à maturité.

​Nous visitons par exemple l’oasis traditionnelle d’Aoufous, site RAMSAR classé qui s’étend au fond des gorges de l’Oued Ziz. L’eau de l’oued, alimenté en amont par le barrage d’El Brouj, est acheminée vers les fermes par des seguias traditionnelles. Canaux en terres et en argile traversant l’exploitation, les seguias ouvertes puis rebouchées par des pierres ou des monceaux de terre permettent d’irriguer les sols. 
Ces méthodes traditionnelles entraînent cependant des pertes importantes d’eau par infiltration, et sont parfois remplacées, pour les cultivateurs qui en ont les moyens, par des tuyaux enterrés alimentés par un bassin. 



Des jeunes plants, plantés tous les mètres carrés, irrigués au goutte à goutte dans cette nouvelle ferme oasienne d’Erfoud. A gauche, un jeune plant est protégé du Chergui, ce vent puissant en provenance du Sahara.

A quelques kilomètres, en hauteur de ces oasis centenaires, les nouvelles fermes intensives se déploient : ces champs de monoculture plus productifs, plus vastes et plus modernes, contrastent avec des fermes traditionnelles et les forêts. Ces domaines émergent sous l’impulsion du 1er pilier du Plan Maroc Vert promouvant l’intensification des cultures de rente (48 000 hectares supplémentaires à l’horizon 2020) et la modernisation des itinéraires culturaux. Sur des terres louées au Ministère de l’Intérieur, les plants, qui sont à plus de 70% des Mejhoul, seront productifs d’ici 2 à 5 ans. Ils sont achetés à des laboratoires de culture in vitro avec l’appui de subventions publiques. Celle que nous visitons s’étend sur 150 hectares – certaines font jusqu’à 2 000 hectares -, où sont plantés autant de milliers de cultivars qui produiront chacun 70 à 80 kg de dattes d’ici 2 à 5 ans.  Contrairement aux fermes traditionnelles (5 à 10 fois plus de plants ici), ils sont irrigués en goutte-à-goutte à partir d’eau prélevée dans les nappes. L’investissement est soutenu par des subventions de 80 à 100% : la promotion de ces systèmes d’irrigation plus efficients mais très énergivores s’applique à de très nombreuses filières (oliviers, agrumes). Gasole et butane, subventionnés à l’origine pour des usages domestiques, sont utilisés pour actionner les motopompes. Alors qu’une loi a été proposée en 2015 pour subventionner l’installation de panneaux photovoltaïque, aucun décret n’a pour l’heure été promulgué pour soutenir ces infrastructures coûteuses (25 millions d’euros pour couvrir les 150 hectares).

Contrairement aux fermes traditionnelles (5 à 10 fois plus de plants ici), ils sont irrigués en goutte-à-goutte à partir d’eau prélevée dans les nappes. L’investissement est soutenu par des subventions de 80 à 100% : la promotion de ces systèmes d’irrigation plus efficients mais très énergivores s’applique à de très nombreuses filières (oliviers, agrumes). Gasole et butane, subventionnés à l’origine pour des usages domestiques, sont utilisés pour actionner les motopompes. Alors qu’une loi a été proposée en 2015 pour subventionner l’installation de panneaux photovoltaïque, aucun décret n’a pour l’heure été promulgué pour soutenir ces infrastructures coûteuses (25 millions d’euros pour couvrir les 150 hectares).

LE PALMIER DATTIER, « ARBRE PROVIDENCE » DE L’AGRO-SYLVO-PASTORALISME OASIEN

Avec « les pieds dans l’eau et la tête au soleil”, comme le dit le proverbe bédouin, le palmier dattier structure l’agrosystème oasien traditionnel. Il est la pierre angulaire des associations de cultures vivrières, commerciales ainsi que fourragères. Pouvant mesurer jusqu’à 8 mètres de hauteur, il procure de l’ombrage aux strates arbustives (grenadiers, pommiers, oliviers…) et herbacées (céréaliculture, cultures fourragères et maraîchage) et maintient une humidité relative forte évitant l’évaporation de l’eau à l’échelle de la parcelle, sur ces terrains arides sub-désertiques. 

Dans la ferme de Ghali Boushaba à El Jorf, les trois strates oasiennes se préparent. Ses palmiers ont à peine 5 ans.

Dans un soucis d’optimisation des ressources et de réduction des coûts des intrants au niveau de l’exploitation, les cultivateurs cherchent depuis plusieurs années à bénéficier de l’ensemble des ressources prodiguées par l’arbre. Ses palmes broyées peuvent être utilisées en compost pour enrichir le sol ou encore en litière pour le bétail. Leur valeur nutritive permet même de procurer du fourrage aux ovins, principalement représentés par la race D’mane, hautement prolifique.

Les dattes de moindre qualité sont broyées pour être fournies au troupeau.  Si certaines agriculteurs comme Ghali Boushaba, agriculteur sur une ferme d’El Jorf partenaire du CARI, ont fortement développés ces techniques facilitées par l’utilisation de broyeurs, ces machines demeurent coûteuse et dans certains cas mal adaptées aux besoins des agriculteurs. L’INDH (Initiatives National pour le Développement Humain) a fourni des broyeurs aux principales coopératives qui les propose en location aux cultivateurs du ksar et de l’oasis, mais les tracteurs pour transporter ces lourdes machines ne sont pas toujours accessibles. En ouvrant la “boîte noire” de ces machines (Benouniche, 2014), M. Boushaba est parvenu à concevoir une innovation adaptée à ses besoins (broyer palmes, noyaux de dattes ou olives…) il se procure alors des pièces détachées, adapte les lames et les vitesses de rotation et conçoit son propre broyeur. 

Les branches de palmiers les plus basses sont élaguées après chaque récolte pour favoriser la croissance de l’arbre. Mohammed Harakate, avec son entreprise Alternative Solutions (en haut à gauche), les sélectionne soigneusement pour en faire des meubles et des planchers très esthétiques. Les autres peuvent être broyées, ainsi que les dattes. La coopérative Arssat Nakhil, avec d’autres cultivateurs d’Erfoud, ont accès à un broyeur leur permettant de produire du fourrage et de la litière pour les agneaux (en haut à droite). Ghali Boushaba (en bas à droite), a adapté son broyeur pour qu’il puisse également produire la pâte d’olive qui sera ensuite pressée pour en extraire l’huile.

Tout est bon dans le palmier !
​Du fourrage pour bétail à la litière en passant par le compost, les agriculteurs cherchent à revaloriser chaque partie de l’arbre. De nouvelles voies de valorisation se développent et permettent de substituer une partie des amendements et du fourrage importés dans l’exploitation, ou encore de diversifier les revenus des cultivateurs.

La datte elle-même est aussi une ressource importante  : les dattes de mauvaise qualité et leur noyaux sont broyés pour produire du fourrage – rassurez-vous, nous n’avons rien à envier à ces bêtes, car pléthore de produits sont également réservés à la consommation humaine ! Les coopératives structurées dans les oasis traditionnelles, comme par exemple celle de Arssat Nakhil  que nous visitons à Erfoud, assurent la collecte, la transformation et le conditionnement des dattes, mais aussi des produits étonnants tels que la confiture, le sirop de datte remplaçant le miel, les noyaux broyés produisent un substitut au café…

Néanmoins, si la conservation et le stockage des dattes dans des silos détériorés entraîne une perte importante de la récolte, le principal obstacle à la valorisation de toutes ces ressources demeure l’expansion de la fusariose vasculaire du palmier dattier ou “bayoud” évoqué plus haut. Ce champignon se propage dans les fermes, et les branches détériorées réintroduites dans les sols sont susceptibles de les contaminer. De même, l’introduction de cultures intercalaires pourrait favoriser la prolifération fongique. Les coopératives comme celle d’Arssat Nakhil sont aujourd’hui en phase de recherche et d’analyses agronomiques avant de procéder en tout confiance au compostage des palmes.

Ghali Boushaba nous accueille dans sa ferme agroécologique d’El Jorf, dans la région de Drâa-Tafilalet. 

Pour aller plus loin…
BENOUNICHE M., KUPPER M., 2014, Bricolage as innovation : opening the black box of drip irrigation system, CIRAD

HAKKOU A, CHAKROUNE K, SOUNA F, BOUAKKA M, 2005, La fusariose vasculaire du palmier dattier (Bayoud) : Méthodes de lutte, Laboratoire de Biochimie, Faculté des Sciences, Université Mohammed Premier, Oujda, Maroc
https://rua.ua.es/dspace/bitstream/10045/26115/1/5%20La%20fusariose%20vasculaire%20du%20palmier%20dattier.pdf

PEGNAA F., BARTOLINIA P., EL RHAFFARIB FAHIMB S., ZUCCAC C., BONAIUTIC E., LE Q., 2017, Improving the date production chain in the Moroccan oases through small mechanization inputs to support the governmental development strategies, Conference on International Research on Food Security, Natural Resource Management and Rural Development organised by the University of Bonn, Bonn, Germany 


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