Le Cacao Ivoirien : une fierté nationale en proie à des difficultés croissantes

Avec une production annuelle de plus de 1,5 millions de tonnes représentant 15% de son PIB, la Côte d’Ivoire se positionne au premier rang mondial de la filière cacao et s’arroge autour de 35% (en volume) du marché global. Si cette ressource représente une manne économique pour le gouvernement et le secteur agricole, elle provoque aussi des conflits d’intérêts environnementaux, sociaux et territoriaux depuis son introduction en Côte d’Ivoire au début du 20ème siècle.

UNE CULTURE FAMILIALE EXIGEANTE

Photo

Le cacao africain provient presque exclusivement de petites parcelles familiales, les gros planteurs s’étant plutôt tournés vers la production d’hévéas, moins compliquée. Il est traditionnellement planté sur d’anciennes forêts tropicales défrichées par les fronts pionniers. Le cacao est une culture exigeante : les cacaoyers produisent à partir de 4 ans et jusqu’à 40 ans selon les pratiques et les variétés, mais les nouvelles semences permettent plutôt un fort rendement pendant un laps de temps court (15 à 20 ans).

​De plus, dans les bassins de production cette culture de rente a tendu à remplacer toutes les autres à partir de l’essor des années 1950 et la volonté de l’Etat de devenir le premier exportateur mondial. Depuis les années 1970, on assiste donc à un phénomène de saturation démographique et agronomique, à l’origine d’une vague d’émigration depuis les anciennes zones de culture vers de nouvelles : les fronts pionniers ont donc beaucoup progressé.

 

L'EFFONDREMENT DE LA BIODIVERSITÉ IVOIRIENNE

En effet, outre l’appauvrissement des sols qu’elle provoque et les intrants qu'elle nécessite, la cacaoculture est aujourd’hui la principale menace pour les forêts classées et espaces naturels ayant survécu à la déforestation du 20ème siècle, et des milliers de kilomètres carrés ont disparu depuis le début du millénaire. L’exemple de la forêt du Cavally est frappant : en quelques décennies, la zone classée a perdu 40% de ses forêts primaires et la faune est menacée - notamment les chimpanzés et quelques éléphants forestiers qui y vivent encore. L’animal emblématique du pays, qui lui a donné son nom et que l’on retrouve jusque sur les maillots de football et les bouteilles de la bière nationale, ne compte plus aujourd’hui que 200 à 400 spécimens sur le territoire.

Du fait que les forêts étaient auparavant à la disposition des riverains et que les politiques économiques encouragent  cette culture, la production illégale de cacao continue dans les forêts même classées. Ainsi, d’après l’agence d’Etat ivoirienne Sodefor (Société de Développement des Forêts), 40% du cacao national provient d’aires protégées.

LES CONFLITS TERRITORIAUX

Si le territoire ivoirien abrite déjà de nombreuses ethnies, avec une répartition partiellement géographique, il s’y ajoute aussi les habitants des pays voisins (Burkina Faso, Liberia, Ghana, Mali). Attirés par l’opportunité économique, encouragés par les politiques d’exploitation du gouvernement, et profitant de l’absence générale de cadastres, ceux-ci viennent installer leurs plantations dans le pays… et tout particulièrement dans les forêts classées.

L’absence de cartographie de l’étendue des plantations clandestines empêche cependant une estimation précise des surfaces concernées. Au Mont Péko par exemple, ce sont 20 000 à 30 000 migrants (selon les sources) qui vivaient abrités dans la forêt avant le “déguerpissement”, c’est-à-dire l’expulsion, organisée par le gouvernement en 2016.

A présent que les territoires se saturent au niveau national et menacent les zones protégées, les conflits entre autochtones et immigrés éclatent, et régulièrement les affrontements avec les milices armées font des victimes.

UN ACCORD À TROUVER ENTRE DIFFÉRENTS ACTEURS

Déterminer comment améliorer la situation sur place est délicat : les trois acteurs majeurs que sont les pouvoirs publics, les exploitants et les chocolatiers ont un rôle à jouer. Toutefois s’accorder sur les responsabilités de chacun dans la crise et les mesures à prendre sont un  travail de titan.

Les autorités disent manquer de moyens pour envoyer des patrouilles de surveillance ; le concessionnaire forestier en charge assure redouter les attaques de miliciens, et les principaux acheteurs (Barry Callebaut, Olam, Cargill) revendiquent des programmes de traçabilité de leur cacao et assurent tout faire pour exclure une production illégale.​Mais, comme le soulignent les riverains et les ONGs impliquées telles que Mighty Earth, tandis que les débats et tables rondes ont lieu et que nul ne se juge plus coupable que le voisin, les forêts du pays continuent de reculer un peu plus chaque jour et les conflits armés persistent.

Photo

UN FUTUR INCERTAIN

La filière du cacao, par ses enjeux et sa dimension, est l’exemple le plus parlant des débats qui entourent en Côte d’Ivoire les cultures de rente destinées à l’export : durabilité du modèle, possession des terres, éthique d’achat des grands groupes, rôle des politiques de l’Etat.

​En réponse à ces enjeux, des démarches de traçabilité et de respect environnemental sont créées par certains groupes et des initiatives personnelles de citoyens se mettent en place dans les zones classées. Rick Scobey, le président de la World Cocoa Foundation, a annoncé qu’un programme élaboré par 35 entreprises du secteur serait annoncé avant la fin de la COP 23 afin de lutter contre la déforestation au Ghana et en Côte d’Ivoire.

Comments are closed.